Agroécologie : arrêtons de parler en slogans, parlons de pratiques

Introduction

Agroécologie : arrêtons de parler en slogans, parlons de pratiques

Aujourd’hui, beaucoup de mots circulent dans le monde agricole :

agroécologie, agriculture régénérative, agriculture syntropique, hydrologie régénérative, agriculture de conservation des sols, maraîchage sur sol vivant, agroforesterie, agriculture biologique, permaculture, sols vivants, etc.

Ces termes peuvent être utiles. Ils permettent de rassembler des idées, de créer des communautés, de donner une direction. Mais ils créent aussi beaucoup de confusion. À force de multiplier les concepts, on finit parfois par oublier une chose simple : ce qui compte réellement, ce ne sont pas les mots. Ce sont les pratiques utilisées, les objectifs poursuivis et les résultats obtenus.

Dire “ma ferme est en agroécologie” ne suffit pas. C’est trop vague. C’est un peu comme dire : “ma ferme travaille avec les mathématiques”.

Cela donne un cadre général, mais cela ne dit pas ce qui est fait concrètement.

On ne sait pas quelles méthodes sont utilisées, quels problèmes sont traités, quels indicateurs sont suivis, ni quels résultats sont obtenus. L’agroécologie ne devrait donc pas être utilisée comme une étiquette identitaire. Elle devrait être utilisée comme une grille d’analyse.

1. L’agroécologie, c’est quoi exactement ?

Le mot “agroécologie” est flou parce qu’il est utilisé pour parler de plusieurs choses différentes.

Il peut désigner :

  1. une discipline scientifique ;
  2. un ensemble de pratiques agricoles ;
  3.  un mouvement social, politique ou institutionnel.

Ces trois niveaux sont souvent mélangés.

Quand on parle d’agroécologie au sens scientifique, on parle de l’étude des agroécosystèmes.

Un agroécosystème, c’est un système agricole analysé comme un écosystème modifié par l’humain.

On y étudie les interactions entre :

  • les cultures ;
  • les animaux d’élevage ;
  • les sols ;
  • l’eau ;
  • le climat ; –
  • la biodiversité ;
  • les ravageurs ;
  • les auxiliaires ;
  • les adventices ;
  •  les intrants ;
  • les paysages ;
  • les rendements ;
  • l’économie de la ferme.

 

C’est une façon d’analyser, de concevoir et d’évaluer des systèmes agricoles en mobilisant les principes de l’écologie.

Le terme devient confus parce qu’on passe trop vite du cadre d’analyse au slogan. On entend parfois :

  •  “cette ferme est régénérative” ;
  •  “ce domaine est en agroécologie” ;
  •  “cette exploitation est syntropique” ;
  •  “cette ferme est en conservation des sols”.

Mais ces phrases ne disent pas grand-chose si elles ne sont pas suivies de précisions.

  • Une ferme peut être “en conservation des sols” et utiliser beaucoup d’herbicides.
  • Une ferme peut être “régénérative” sans cahier des charges clair.
  • Une ferme peut planter des arbres sans avoir de stratégie écologique cohérente.
  • Une ferme peut être biologique mais avoir peu de haies, peu de diversité paysagère ou un travail du sol important.
  • Une ferme peut avoir beaucoup de pratiques intéressantes sans se revendiquer d’aucun courant particulier.

C’est pour cela que les étiquettes peuvent devenir piégeuses. Elles donnent une impression de clarté, mais elles peuvent masquer la réalité technique.

Observation du sol et des contraintes d’un terrain avant projet

Beaucoup de concepts récents fonctionnent comme des emballages. Ils prennent des techniques déjà connues, les regroupent sous un nom plus séduisant, puis les présentent comme une nouvelle approche globale.

Par exemple, derrière certains discours sur l’agriculture régénérative, on retrouve souvent :

  • des couverts végétaux ;
  • des rotations plus longues ;
  • une réduction du travail du sol ;
  •  de l’agroforesterie ;
  • des haies ;
  • de l’intégration culture-élevage ;
  • une meilleure gestion de l’eau ;
  • une réduction des intrants ;
  • une attention portée à la matière organique.

Ces pratiques peuvent être pertinentes. Certaines sont bien étudiées. Mais elles ne deviennent pas automatiquement plus efficaces parce qu’on les place sous une nouvelle bannière.

On peut alors se demander:

  • Comment ces techniques sont-elles choisies ?
  • Sont-elles choisies parce qu’elles répondent à un problème précis ? 
  • ou sont-elles choisies parce qu’elles appartiennent à un courant à la mode ?

C’est là que l’agroécologie scientifique est utile. Elle oblige à revenir aux faits.

4. L’agroécologie comme boîte à outils, mais pas n’importe comment

On peut imaginer l’agroécologie scientifique comme une grande boîte à outils.

Dans cette boîte, on trouve des leviers techniques :

  • diversifier les cultures ;
  • couvrir les sols ;
  • réduire certains intrants ;
  • favoriser les auxiliaires ;
  • intégrer des arbres ;
  • améliorer les rotations ;
  • recycler la matière organique ;
  • gérer l’eau par l’infiltration ;
  • maintenir des habitats pour la biodiversité ; –
  • réintégrer l’élevage dans certains systèmes ;
  • réduire l’érosion ;
  • améliorer la fertilité biologique des sols.

Mais une boîte à outils ne suffit pas.

Un marteau n’est pas bon ou mauvais en soi. Il est adapté ou non selon le problème. C’est pareil pour une pratique agricole.

  • Un couvert végétal peut protéger le sol, capter de l’azote et nourrir la vie biologique. Mais dans un contexte très sec, mal piloté, il peut aussi concurrencer la culture suivante en eau.
  • Le non-labour peut réduire la perturbation physique du sol. Mais s’il conduit à une dépendance accrue aux herbicides, le bilan écologique devient plus discutable.
  • Une haie peut favoriser les auxiliaires, les oiseaux, le stockage de carbone et la protection contre le vent. Mais une haie jeune, pauvre en espèces, isolée dans un paysage très simplifié, n’aura pas les mêmes effets qu’un réseau de haies diversifiées et connectées.

Une technique n’est donc jamais bonne de manière absolue. Elle doit être évaluée dans un contexte.

5. Ce qu’il faut préciser quand on parle d’agroécologie

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Pour être rigoureux, il faut remplacer les phrases vagues par des phrases vérifiables.

Au lieu de dire : “Notre ferme est en agroécologie.” Il faudrait dire : “Notre ferme utilise des pratiques issues de l’agroécologie : rotations longues, couverts végétaux, haies, réduction des intrants et diversification des cultures. Nous les mettons en place pour améliorer la fertilité du sol, réduire l’érosion, favoriser les auxiliaires et stabiliser les rendements. Nous suivons ces effets avec des indicateurs comme le taux de matière organique, l’infiltration de l’eau, l’IFT, la présence de pollinisateurs, les rendements et la marge économique.

Là, on change complètement de niveau. On ne vend plus une identité. On décrit un système. On peut discuter, comparer, mesurer, améliorer.

 

6. 6 grandes familles de techniques agroécologiques

  1. Diversifier les cultures et les espèces
  2. Faire fonctionner le sol
  3. Gérer l’eau par le sol et le paysage
  4. Réintroduire arbres, haies et habitats
  5. Réduire la dépendance aux intrants
  6. Reconnecter les cycles : fertilité, élevage, biomasse, résidus

Les pratiques agroécologiques ne sont pas une liste de techniques à appliquer partout. Ce sont des leviers à sélectionner selon le sol, l’eau, le climat, la biodiversité et les usages du site.

 

7. Pourquoi il faut évaluer les résultats et pas seulement les intentions

L’un des grands pièges des discours agricoles actuels est de confondre intention et résultat.

Avoir une intention écologique ne prouve pas un effet écologique.

  • Mettre une haie ne prouve pas automatiquement une hausse de biodiversité.
  • Semer un couvert ne prouve pas automatiquement une amélioration du sol.
  • Réduire le travail du sol ne prouve pas automatiquement un meilleur bilan environnemental.
  • Passer en bio ne prouve pas automatiquement que tous les indicateurs de biodiversité s’améliorent sur chaque ferme.

 

La bonne approche consiste à suivre trois types d’indicateurs.

 

1. Les indicateurs de pratiques

Ils répondent à la question : que fait-on ?

Exemples :

  • nombre de cultures dans la rotation ; –
  • fréquence du labour ; 
  • surface en couverts ; 
  • mètres de haies ; 
  • quantité d’azote apportée ; 
  • IFT ;
  • surface en prairies ;
  • part de légumineuses ;
  • nombre de traitements ; –
  • part de la ferme en infrastructures écologiques.

Ces indicateurs sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas. Ils décrivent les moyens. Ils ne prouvent pas les effets.

 

2. Les indicateurs d’état écologique

Ils répondent à la question : que devient le milieu ?

Exemples :

  • matière organique du sol ;
  • infiltration ;
  • stabilité structurale ;
  • présence de vers de terre ;
  •  diversité floristique ; 
  • abondance de pollinisateurs ;
  • abondance d’auxiliaires ;
  • qualité de l’eau ;
  • nitrates ;
  • ruissellement ; 
  • érosion ;
  • richesse spécifique.

Ces indicateurs sont plus proches des effets réels, mais ils demandent souvent plus de temps, plus de méthode et plus de prudence.

 

3. Les indicateurs de performance agricole

Ils répondent à la question : le système reste-t-il viable ?

Exemples :

  • rendement ;
  • stabilité du rendement ;
  • qualité de la production ;
  • marge brute ;
  • marge nette ;
  • charges ;
  • temps de travail ;
  • pénibilité ;
  • autonomie ;
  • risque économique ; 
  • résilience en année difficile.

Il ne suffit pas d’améliorer un indicateur écologique si le système devient économiquement intenable. Inversement, il ne suffit pas de maintenir le rendement si le système dégrade les sols, l’eau ou la biodiversité. L’analyse sérieuse doit regarder les deux.

 

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Dre Morgane LEBOSQ

Agronome, Écologue et Agricultrice,
J’interviens sur les liens entre agriculture, eau, sols, biodiversité et adaptation climatique en Bretagne, pour aider les territoires à choisir des leviers d’action crédibles et adaptés au terrain.

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