Introduction
Il pleut en Bretagne. Alors pourquoi l’eau devient-elle un problème ?
Je discutais récemment avec un élu de la ressource en eau en Bretagne. Son raisonnement était simple :
il pleut ici, donc même avec des températures plus élevées, des canicules et des sécheresses estivales, la Bretagne ne devrait pas connaître de problème majeur d’eau.
L’idée paraît logique. Elle est pourtant incomplète.
La quantité de pluie sur une année ne suffit pas à comprendre la situation. Il faut aussi regarder quand elle tombe, où elle tombe, ce qu’elle devient, et quelle quantité reste réellement disponible pour les sols, les rivières, les nappes, les milieux naturels, l’agriculture et l’eau potable.
La pluie n’est pas automatiquement une ressource disponible. C’est là que commence le problème.
Le cumul annuel de pluie ne dit pas tout
La Bretagne reste une région globalement arrosée. Mais cela ne signifie pas que toute cette eau est disponible au moment où les besoins sont les plus forts.
Une partie de l’eau retourne rapidement dans l’atmosphère par évaporation et transpiration des végétaux. Une autre ruisselle. Une autre encore s’infiltre plus ou moins profondément selon l’état du sol, sa structure, sa couverture, son humidité préalable et l’intensité de la pluie.
Une averse estivale intense peut faire monter les fossés, provoquer du ruissellement ou localement soulager un sol sec. Elle ne recharge pas nécessairement les nappes. En été, la chaleur, le rayonnement solaire et la végétation mobilisent une grande partie de l’eau reçue avant qu’elle puisse rejoindre les réserves souterraines.
Autrement dit, une pluie en juillet ne produit pas les mêmes effets qu’une pluie lente en décembre.
La Bretagne n’a pas de grandes réserves souterraines capables d’absorber plusieurs années sèches
La vulnérabilité bretonne tient aussi à sa géologie.
Une grande partie du sous-sol régional est constituée de roches anciennes, fissurées, avec des nappes de petite taille et relativement peu capacitives. Elles ne fonctionnent pas comme de grands réservoirs souterrains capables de lisser durablement les déficits hydriques sur plusieurs années.
Les nappes bretonnes se remplissent rapidement en période humide, puis se vident rapidement lorsqu’il ne pleut plus. Elles soutiennent alors les cours d’eau pendant l’été.
Lorsque la recharge hivernale est insuffisante, les conséquences apparaissent quelques mois plus tard : baisse des débits, tensions sur l’eau potable, restrictions d’usage, stress hydrique pour les cultures, fragilisation des zones humides et des milieux aquatiques.
Le fait qu’il pleuve régulièrement en Bretagne ne supprime donc pas ce risque. Il rend simplement le fonctionnement hydrologique différent de celui d’un territoire méditerranéen ou d’une grande plaine calcaire.
C’est l’un des points les plus importants.
La hausse des températures augmente la demande en eau de l’atmosphère. Les sols, les plantes, les cours d’eau et les retenues perdent davantage d’eau par évaporation et évapotranspiration.
Il peut donc pleuvoir autant, voire localement davantage sur une année, tout en ayant moins d’eau disponible en été.
C’est précisément ce que montrent les travaux sur le cycle de l’eau : le changement climatique ne se résume pas à une baisse ou une hausse uniforme des précipitations. Il modifie leur répartition saisonnière, leur intensité, les périodes sans pluie, l’évapotranspiration et les débits des cours d’eau.
La Bretagne peut donc connaître à la fois des pluies plus intenses, des épisodes d’inondation hivernale, des sols saturés à certaines périodes, puis des cours d’eau très faibles et des sols desséchés quelques mois plus tard.
Ce n’est pas contradictoire. C’est le même dérèglement hydrologique.
Les projections climatiques récentes convergent vers plusieurs tendances préoccupantes pour la Bretagne :
- une hausse des températures,
- une augmentation de l’évapotranspiration,
- des périodes sans pluie plus longues et
- une baisse probable des précipitations estivales à mesure que le réchauffement augmente.
Les projections hydrologiques indiquent également des débits d’étiage plus faibles, plus longs et plus précoces.
L’étiage correspond à la période où le débit d’un cours d’eau est naturellement bas. C’est précisément le moment où les besoins agricoles, écologiques et humains peuvent être les plus élevés.
La question ne se limite pas à la quantité de pluie sur l’année. Ce qui compte vraiment, c’est l’eau qui reste disponible dans les sols, les nappes et les rivières entre avril et septembre.
C’est là que se concentrent les tensions.
La Bretagne ne devient pas la Provence. Ce serait une caricature.
Les observations ne montrent pas une baisse simple, uniforme et continue des précipitations sur toute la région. Les évolutions restent contrastées selon les années et les territoires.
Mais il serait tout aussi faux d’en conclure que la Bretagne est protégée parce qu’il y pleut. La question est de savoir si son système hydrologique, ses sols, ses paysages, ses productions agricoles et ses infrastructures sont capables de faire face à des étés plus chauds, à des sécheresses plus longues et à des pluies plus irrégulières.
Adapter les territoires suppose de changer de question
On se focalise souvent sur le total de pluie sur l’année. Mais ça ne suffit pas pour comprendre la situation.
Il faut regarder plus concrètement ce qui se passe :
- Quand tombe la pluie ?
- Est-ce qu’elle s’infiltre ou est-ce qu’elle repart vite en ruissellement
- Les sols arrivent-ils à la retenir ?
- Les nappes et les rivières sont-elles bien rechargées avant l’été ?
- Quels usages dépendent de cette eau quand les débits sont bas ?
- Et quels choix d’aménagement ou de pratiques aggravent ou atténuent ces tensions ?
Le fait qu’il pleuve régulièrement en Bretagne ne met pas le territoire à l’abri.
La ressource devient plus irrégulière, plus saisonnière, plus difficile à gérer.
Ça oblige à regarder l’ensemble du système : les sols, l’eau, les cultures, les paysages, les milieux naturels et les usages. Pas seulement le cumul de pluie.
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Références
GIEC, 2021. Climate Change 2021: The Physical Science Basis.
Dayon, G., Boé, J., Martin, E. et Gailhard, J., 2018. “Impacts of climate change on the hydrological cycle over France and associated uncertainties”, Comptes Rendus Géoscience, 350, 141-153.
Lamy, C. et Dubreuil, V., 2013. “Impact potentiel du changement climatique sur les sécheresses pédologiques en Bretagne au XXIe siècle”, Climatologie, 10.
Projet Explore2, INRAE, BRGM, Météo-France, OFB et partenaires, projections hydroclimatiques pour la France métropolitaine.
BRGM, données et analyses sur les nappes de socle, la recharge hivernale et la vulnérabilité hydrogéologique de la Bretagne.